Engagement au travail en entreprise : sortir du sentiment d’impuissance

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L’engagement s’effrite et chacun a de bonnes raisons de pointer l’autre. Les salariés dénoncent un système trop lourd. Les entreprises rappellent qu’elles avancent sous pression. Et si le vrai poison était là : une impuissance devenue collective ?

Parler aujourd’hui d’engagement en entreprise est devenu délicat.
Chacun a ses raisons. Chacun a ses arguments. Et chacun finit souvent par renvoyer la cause principale à l’autre.

Les dirigeants et les RH disent leurs efforts pour tenir l’activité, absorber les crises, accompagner les transformations, intégrer l’IA, répondre aux normes et préserver la performance.
Les salariés et les managers disent leur fatigue face à des organisations plus contraintes, plus procédurales et parfois moins respirables.

Aucune de ces lectures n’est fausse.
Mais aucune ne suffit.

Car le vrai sujet est peut-être ailleurs : nous avons peu à peu laissé s’installer une impuissance partagée.

Nous avons peu à peu laissé s’installer une impuissance partagée.

Quand chacun a ses raisons, l’engagement devient un terrain miné

Il serait trop simple de dire que les salariés exagèrent.

Dans beaucoup d’entreprises, les conditions d’exercice du travail se sont objectivement complexifiées. Les crises se succèdent. La compétition est rude. Les transformations s’enchaînent. L’IA arrive à un rythme accéléré. Les exigences de conformité, de traçabilité, de prévention des risques et de sécurisation juridique se renforcent. Là où l’on ajustait autrefois davantage au fil de l’eau, il faut désormais prouver, documenter, encadrer, formaliser.

Ce mouvement n’est pas imaginaire. Il produit souvent un carcan procédural qui finit par peser sur tout le monde.

  • Les dirigeants se sentent empêchés d’arbitrer avec pragmatisme.
  • Les RH portent des attentes immenses avec des leviers parfois limités.
  • Les managers absorbent les contradictions du système.
  • Et les collaborateurs voient se refermer des espaces de respiration, d’initiative et de discussion.

J’en parlais déjà dans Décryptage : Notre façon de diriger est à bout de souffle : ce n’est pas une question d’humeur ou de génération.
C’est un épuisement de certains modèles de direction et d’organisation, devenus inadaptés à la complexité du moment (cf 
mes articles) .

Ce n’est pas une question d’humeur ou de génération.
C’est un épuisement de certains modèles de direction et d’organisation.

les défis de l'engagement

Tout renvoyer à l’entreprise : une lecture parfois trop confortable

Pour autant, reconnaître la pression qui pèse sur les salariés et les managers ne suffit pas.

Car il existe aussi une autre réalité, plus inconfortable : dans certaines situations, se plaindre peut devenir plus simple qu’agir dans sa propre zone d’influence.

Pas toujours.
Pas partout.
Pas pour tout.

Mais cela existe.

Il existe des contextes dans lesquels un collaborateur, un manager, parfois même un collectif entier, voit très bien ce qui ne va pas, nomme très bien ce qui bloque, analyse très justement ce qui dysfonctionne… mais n’engage plus rien, même là où une prise d’action demeure possible.

Pourquoi ?
Parce qu’agir expose.

La plainte, elle, a un avantage redoutable : elle permet de conserver sa lucidité sans affronter le coût de l’initiative.

Dire cela ne revient pas à accuser les salariés.
Cela revient à rappeler une chose simple : l’impuissance n’est pas seulement subie ; elle peut aussi, parfois, s’installer comme habitude.

Et lorsqu’elle devient habitude, l’engagement s’érode mécaniquement.

Agir expose.

Agir oblige à formuler clairement un problème.
Agir oblige à proposer une piste.
Agir oblige à prendre un risque relationnel.
Agir oblige parfois à sortir d’un confort paradoxal : celui d’avoir raison sans avoir à s’exposer.

Ce que la plainte évite parfois : le coût d’agir dans sa zone d’influence

C’est ici que la question de la zone d’influence redevient centrale.

Non pour culpabiliser ceux qui souffrent réellement au travail.
Non pour exonérer les entreprises de leurs responsabilités.

Mais pour éviter un piège très contemporain : celui d’un monde professionnel où chacun décrit finement ce qui l’empêche, sans plus savoir ce qu’il peut encore mettre en mouvement.

C’est l’un des fils rouges de Réenchanter le travail, c’est possible ! : sortir du sentiment d’impuissance, non par incantation, mais par reprise de prises concrètes, individuelles et collectives. 

La vraie question n’est donc pas seulement : qu’est-ce que l’entreprise devrait faire de plus ?
Elle est aussi : qu’est-ce qui, à mon niveau, reste encore actionnable ?

Cela vaut pour les salariés.
Cela vaut pour les managers.
Cela vaut pour les RH.
Cela vaut pour les dirigeants.

La vraie question n’est donc pas seulement : qu’est-ce que l’entreprise devrait faire de plus ?
Elle est aussi : qu’est-ce qui, à mon niveau, reste encore actionnable ?

Managers : les grands oubliés de la crise de l’engagement

On parle beaucoup d’engagement des salariés.
On parle moins de l’état réel des managers.

Or ce sont souvent eux qui encaissent la contradiction la plus forte : on leur demande de tenir les résultats, d’appliquer les process, de piloter le changement, de protéger les équipes, de recréer du sens, de soutenir l’autonomie, de prévenir les tensions, de maintenir le collectif… avec des marges de manœuvre parfois très faibles.

J’écrivais déjà dans On ne peut pas transformer une entreprise sans le management que le management est “la charnière entre la stratégie, l’organisation et les collaborateurs”. Et j'y rappelais aussi que, pour beaucoup de managers, la performance opérationnelle les “déshabille” de leur temps consacré au management, tandis que la multiplication des process de suivi réduit encore leur part de management humain.

On ne peut pas leur demander d’être les réparateurs universels d’organisations qui les empêchent elles-mêmes d’exercer pleinement leur rôle.

Mais on ne peut pas non plus réenchanter le travail en les contournant.

C’est pourquoi toute réflexion sérieuse sur l’engagement devrait cesser d’opposer les salariés à l’entreprise comme s’il n’existait entre les deux qu’un rapport abstrait.
Dans la vraie vie des organisations, il y a des managers. Et quand ils sont saturés, dévitalisés ou réduits au reporting, c’est tout le système qui se rigidifie.

Quand les managers sont saturés, dévitalisés ou réduits au reporting,
c’est tout le système qui se rigidifie.

On ne réengage pas par des slogans ni par des rustines

Face à la baisse d’engagement, beaucoup d’entreprises cherchent des réponses visibles : séminaires, chartes, slogans, baromètres, initiatives sympathiques, rituels supplémentaires, communication interne renforcée.

Certaines de ces actions sont utiles.
Mais elles deviennent contre-productives lorsqu’elles servent surtout à éviter les sujets de fond.

C’est exactement ce que je pointais dans Repeindre la façade travail ou réussir sa transformation ? : on ne transforme pas le travail en traitant seulement la surface. On peut améliorer l’habillage sans restaurer la capacité d’action réelle.

L’engagement ne se décrète pas.
Il ne se fabrique pas par communication.
Il ne se répare pas par des dispositifs périphériques.

Il repart quand les personnes sentent à nouveau que leur action a une portée.

  • Quand les arbitrages deviennent plus lisibles.
  • Quand les contradictions sont nommées.
  • Quand les managers retrouvent une prise réelle.
  • Quand les collaborateurs voient ce qui dépend d’eux, de leur équipe, de leur manager, et ce qui relève d’un niveau plus structurel à traiter autrement.

L’engagement ne se décrète pas.
Il ne se fabrique pas par communication.
Il ne se répare pas par des dispositifs périphériques.

Réenchanter le travail, ce n’est pas repeindre la façade

Il faut être clair : le sujet n’est pas de reprocher aux salariés de se plaindre.

Dans bien des cas, ils décrivent avec justesse des réalités abîmées.
De la même manière, il faut éviter de caricaturer les entreprises comme si elles disposaient encore partout de la liberté d’agir qu’elles avaient il y a vingt ans.

Le sujet est ailleurs.

Il est dans notre capacité collective à sortir d’un face-à-face stérile :

  • d’un côté, des salariés qui attendent parfois tout de l’entreprise ;
  • de l’autre, des entreprises qui attendent parfois des salariés qu’ils restent engagés malgré des environnements qui les assèchent.

Ce face-à-face ne produit rien.

Ce qui produit quelque chose, en revanche, c’est une approche plus adulte de l’engagement :

  • reconnaître lucidement ce qui, dans l’organisation, détruit de l’envie, de la confiance et de la responsabilité ;
  • identifier ce qui, dans les comportements quotidiens, entretient aussi la passivité ;
  • rouvrir des espaces de pouvoir d’agir là où ils ont disparu ;
  • traiter enfin le travail réel, et pas seulement son récit.

Vous trouverez des points d'appui afin d'avancer concrètement dans mes articles : Le travail est mort ?! et Quelles aspirations des salariés en France ? 

Ce qui produit quelque chose, en revanche, c’est une approche plus adulte de l’engagement.

La vraie question : comment redonner à chacun une part de pouvoir d’agir ?

La vraie question est plutôt celle-ci :

comment recréer, dans des entreprises sous pression, des conditions où chacun retrouve une part de pouvoir d’agir sans nier les contraintes du moment ?

C’est là que se joue l’engagement.
Pas dans les injonctions à la motivation.
Pas dans la plainte sans prise.
Pas dans les discours cosmétiques.
Pas dans le renvoi perpétuel de responsabilité.

Réenchanter le travail n’a jamais consisté à embellir artificiellement ce qui ne va pas.
Cela consiste à remettre du sens, de la cohérence, du discernement et de la capacité d’action dans un monde professionnel devenu trop souvent défensif.

Et cela suppose une exigence partagée :

  • Oui, les entreprises doivent regarder en face ce qu’elles produisent quand elles empilent les normes, les process, les contrôles et les injonctions sans redonner de marges réelles.
  • Mais oui aussi, chacun doit se demander où commence encore sa propre responsabilité d’action.

C’est à ce prix que l’on sort de l’impuissance.
Et c’est à ce prix seulement que l’engagement peut redevenir autre chose qu’un mot fatigué.

livre reenchanter le travail c'est possible isabelle deprez

Ces questions, je les travaille depuis plusieurs années.

Réenchanter le travail, c’est possible ! est né de ce que j’ai vu en entreprise, mais aussi de ce que j’ai entendu au plus près des managers que j’accompagnais, souvent sommés d’être au rendez-vous de toutes les attentes, celles de la performance comme celles de leurs équipes, sans toujours disposer des marges réelles pour y répondre.

C’est au contact de cette tension, et de la souffrance qu’elle peut produire, qu’est né cet ouvrage. Avec une conviction profonde : tout n’est pas figé. Des leviers existent. À condition d’oser un regard lucide, sans complaisance, sur ce qui abîme le travail comme sur ce qui peut encore le remettre en mouvement.

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